Marchés et économie

Ce que les investisseurs doivent savoir sur la récession aux États-Unis, la reprise en Chine et l’inflation dans la zone euro

Ce que les investisseurs doivent savoir sur la récession aux États-Unis, la reprise en Chine et l’inflation dans la zone euro
Points importants à retenir
Récession aux États-Unis?
1

Les données montrent certes que l'économie américaine ralentit, mais elles ne nous disent pas qu'une récession est définitivement en cours.

Rebond de la Chine
2

Les récentes données montrent un ralentissement de la croissance économique en Chine, qui est, à mon avis, à la fois temporaire et inégal.

Inflation en Europe
3

Le taux d'inflation sommaire de la zone euro a diminué, mais le risque est que la Banque centrale européenne relève exagérément les taux.

Bon enfin, je peux pousser un soupir de soulagement. Le plafond de la dette a été suspendu jusqu’en janvier 2025 et nous n’avons plus à nous soucier du risque que les États-Unis ne puissent pas respecter leurs obligations financières. Quelqu’un a dit : « si vous voulez un ami à Washington, D.C., adoptez un chien », mais les politiciens ont réussi à trouver un compromis et à conclure une entente avant le jour X, ce qui a agréablement surpris les marchés.

Personnellement, j’ai poussé un soupir de soulagement pour deux raisons : non seulement les États-Unis ont survécu à la saga du plafond de la dette, mais ma famille a survécu à la saison des bals des finissants, qui est éprouvante entre autres parce qu’il faut choisir plusieurs robes, planifier plusieurs « demandes d’accompagnement » élaborées, sans oublier trouver les boutonnières et des fleuristes capables de remplir des commandes de dernière minute avant le jour X du grand événement.

Comme la saga du plafond de la dette est chose du passé, c’est le moment idéal pour prendre du recul et avoir une vue d’ensemble de ce qui se passe dans l’économie mondiale. J’ai rédigé ce qui suit pour répondre aux questions que je me fais poser le plus souvent par les clients.

D’une part, les données sur l’emploi aux États-Unis sont très rassurantes, mais nous voyons des signaux d’alarme d’entreprises comme Costco qui ont récemment déclaré que les achats de poulet laissent présager une récession. L’économie américaine va-t-elle entrer en récession?

Les gens sont « obsédés par le risque de récession » aux États-Unis, parce que de nombreux investisseurs sont obsédés par cette question. Les gens qui lisent mes billets de blogue depuis longtemps se souviennent peut-être que mon fils cadet et moi sommes passionnés de films d’horreur. La meilleure analogie que je puisse trouver est que lorsqu’une victime est mordue par un zombie, on suppose automatiquement qu’elle se transformera en zombie. Certains sont tués de manière préventive, tandis que d’autres sont retenus, ou du moins surveillés nerveusement, parce que leur transformation en zombie est considérée comme une fatalité.

Les investisseurs supposent que les hausses de 525 points de base de la Réserve fédérale américaine (Fed) depuis mars 2022 sont l’équivalent économique d’une morsure de zombie et que l’économie américaine ne pourra pas faire autrement qu’entrer en récession. Or, les données économiques sont à la fois déroutantes et quelque peu contradictoires.

Il faut dire que les récentes données sur l’emploi aux États-Unis sont très rassurantes. Au cours de la semaine dernière, le sondage Job Openings and Labor Turnover Survey d’avril, qui porte sur le nombre de postes à combler et le roulement de personnel, a révélé que le nombre de postes à combler a de nouveau dépassé le cap des 10 millions, ce qui est largement supérieur aux quelques 7 millions d’avant la pandémie.1 Par contre, le taux de départs est tombé à 2,4 %, ce qui suggère que la mobilité de l’emploi a diminué.1 De plus, le taux de réponse à ce sondage est faible, ce qui peut fausser les données à la hausse.

Nous avons entendu parler d’offres d’emplois « fantômes », c’est-à-dire que des entreprises ont publié des offres d’emplois sans aucune intention réelle de les pourvoir, rien que pour voir à quel point le bassin de candidats est solide. Et il est vrai que le rapport sur la situation de l’emploi aux États-Unis en mai est très bon; près de 150 000 emplois de plus que prévu ont été créés.2 Cela étant dit, le paramètre de mesure de l’emploi le plus important pour moi pendant le cycle de resserrement de la Fed est le salaire horaire moyen, car il donne une bonne indication de l’inflation par les salaires. Et on voit clairement qu’il augmente moins rapidement.

Avec du recul, il faut dire que le marché du travail a tendance à être un indicateur économique retardé et qu’il y a habituellement un énorme décalage entre la mise en œuvre de la politique monétaire et son impact sur l’économie réelle. À l’heure actuelle, nous assistons à un ralentissement de l’économie américaine provoqué par la Fed qui n’a pas encore eu beaucoup d’impact sur le très robuste marché du travail. Compte tenu de la vigueur du marché du travail, il se peut que cela ne fasse finalement qu’une petite écorchure sur le marché du travail, car le taux de chômage demeure relativement bas.

Mais il a un impact sur l’économie américaine d’autres manières. Les conditions de crédit se sont resserrées par suite de la mini-crise bancaire régionale, provoquée par le resserrement de la politique monétaire de la Fed. Le plus récent livre beige de la Réserve fédérale nous apprend que les conditions financières sont stables ou plus strictes dans la plupart des districts et qu’une « récession du fret » est en cours.

Les gros détaillants, comme Dollar General et Macy’s, signalent des changements dans les goûts des consommateurs qui montrent que les ménages se « serrent la ceinture ». L’un de ces détaillants, Costco, a indiqué que les consommateurs délaissent les viandes chères, comme le bœuf, au profit de produits moins chers comme le poulet, tendance aussi observée lors des récessions antérieures.3

La plupart des signes indiquent un ralentissement significatif de l’économie américaine. Les indicateurs les plus récents sont les résultats du sondage de mai du Institute for Supply Management. L’indice des gestionnaires en approvisionnement (PMI) du secteur tertiaire a chuté à 50,3 points en mai.4 Il est toujours en territoire expansionniste, mais est à son plus bas niveau en trois ans. Le sous-indice des nouvelles commandes, indicateur avancé utile, a considérablement diminué. La bonne nouvelle est que l’inflation ralentit, même dans le secteur tertiaire, comme en témoigne le sous-indice des prix payés, qui a reculé à 56,2 points.4

Pour en revenir à mon analogie avec les zombies, les experts en zombies savent que les morsures ne sont pas toujours mortelles; il y a des exceptions à la règle dans certains films de morts-vivants. Par exemple, comme mon fils me l’a soigneusement expliqué, si la morsure est sur un membre, en coupant rapidement ce membre, on peut généralement éviter que la victime « se transforme » en zombie et passe l’éternité à se traîner en haillons, à chasser des humains.

Je crois aussi qu’il y a des exceptions où les économies peuvent éviter une récession, en particulier une profonde récession, malgré un cycle de fortes hausses de taux. Cela étant dit, comprenez-moi bien, cela ne se fera pas sans heurts, mais on peut encore éviter une grave récession généralisée.

Vu les signaux contradictoires envoyés par l’économie américaine, que fera la Fed en juin?

Je ne crois pas que la Fed va relever les taux à sa réunion de juin. Comme je l’ai déjà dit, le message de la Fed à sa réunion de mai n’était pas clair, mais je crois qu’elle a décrété une pause conditionnelle. (Pour en savoir plus : La « pause conditionnelle » de la Fed semble avoir débuté) Cela signifie qu’il en faudrait beaucoup plus pour que la Fed intervienne et procède à d’autres hausses de taux.

La semaine dernière, certains membres du Federal Open Market Committee (FOMC) ont laissé entendre qu’ils préconisent de « sauter un tour » en juin et leurs arguments étaient très convaincants. En particulier, ceux du gouverneur de la Fed et vice-président du conseil des gouverneurs Philip Jefferson, qui a postulé que « le fait de sauter une hausse de taux à la prochaine réunion permettrait au comité (en l’occurrence le FOMC) d’attendre d’avoir plus de données avant de prendre des décisions sur l’étendue du resserrement supplémentaire de la politique monétaire… »5 Cela donnerait à la Fed plus de temps pour voir une faiblesse apparaître dans les données, ce que je prévois, et je crois que cela empêcherait de futures hausses de taux. À mon avis, c’est une période dangereuse pour la Fed, si elle s’impatiente et n’attend pas que les données indiquent une désinflation parfaite, elle risque de « trop » relever les taux. L’inflation évolue dans la bonne direction; comme je l’ai déjà dit, ce ne sera pas parfait, mais ce n’est pas une raison pour resserrer davantage la politique monétaire.

Le rebond de la Chine est-il terminé?

À mon avis, le rebond de la Chine est loin d'être terminé. Certes, les plus récentes données montrent un ralentissement de la croissance économique, mais je crois qu’il est à la fois temporaire et inégal. Les données du secteur manufacturier sont décevantes et reflètent le ralentissement de la demande mondiale, mais je suis certaine que le secteur tertiaire sera robuste pendant un certain temps encore.

Les plus récentes données à l’appui de ce que j’avance proviennent de l’indice PMI Caixin du secteur tertiaire de mai; il s’est hissé à 57,1 points, contre 56,4 points en avril.6 L’indice s’est maintenu en territoire expansionniste pour un cinquième mois consécutif. Nous avons constaté un schéma similaire de rotation des dépenses dans le secteur tertiaire lors de la réouverture d’autres économies après la pandémie. Après plusieurs années de restrictions liées à la COVID, je crois que la Chine va se comporter comme un long ressort hélicoïdal et que son rebond économique est loin d’être terminé.

Qu'advient-il de l’économie et de l’inflation dans la zone euro?

L’indice PMI HCOB du secteur manufacturier de la zone euro, compilé par S&P Global, s’est établi à 44,8 points en mai, contre 45,8 points en avril. 7 Il y a une forte contraction du secteur manufacturier qui touche durement l’Allemagne, dont l’indice PMI manufacturier est à son plus bas niveau en 36 mois.7 (Cela étant dit, il convient de souligner que le secteur manufacturier traverse une période difficile dans de nombreuses autres économies, comme celles de la Chine et des États-Unis.)

Cependant, jusqu’à présent, le secteur tertiaire s’est mieux comporté, l‘indice PMI du secteur tertiaire de la zone euro s’établit à 55,1 points,8 et je crois que la tendance va se maintenir grâce à la vigueur du marché du travail. Cela fait partie des inégalités post-pandémiques que l’on retrouve dans de nombreuses économies (tel que mentionné dans la question sur la Chine ci-dessus).

En ce qui a trait à l’inflation, le taux d’inflation sommaire de la zone euro a chuté plus que prévu à 6,1 % en mai, principalement en raison d’une autre baisse du taux d’inflation des biens, y compris les prix de l’énergie et des aliments.9

Le risque est que la Banque centrale européenne (BCE) relève exagérément les taux. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a réitéré la semaine dernière qu’il n’y a aucun signe clair que l’inflation de base a plafonné, si bien que la BCE entend poursuivre son resserrement. Espérons qu’elle péchera par excès de prudence, d’autant plus que les anticipations d’inflation sont de mieux en mieux ancrées.

Qu'advient-il du marché boursier japonais?

Plusieurs facteurs semblent avoir contribué à la récente reprise du marché boursier japonais, dont beaucoup devraient se maintenir jusqu’à la fin de 2023. Le facteur le plus important semble être l’anticipation que l’économie japonaise va croître plus rapidement que les économies américaine et européenne pendant la deuxième moitié de l’année si la Banque du Japon maintient sa politique monétaire accommodante, ce qui, bien sûr, contraste fortement avec les banques centrales des autres principaux pays industrialisés et si l’afflux de touristes continue d’augmenter. De plus, la valorisation des actions japonaises est relativement attrayante.

Les actions japonaises devraient également être soutenues par des facteurs structurels. La réforme de la gouvernance d’entreprises a progressé au Japon récemment, après que la Bourse de Tokyo a demandé aux entreprises de penser davantage aux actionnaires. L’augmentation récente et substantielle des salaires a fait naître chez les investisseurs l’espoir que le Japon parvienne à accroître son potentiel de croissance économique à moyen terme.

Voici ce que nous allons surveiller

Maintenant que la saga du plafond de la dette américaine est chose du passé, les investisseurs vont s’attarder davantage aux interventions des banques centrales, qui seront influencées par les données.

Les dirigeants de la Banque du Canada, qui a été à l’avant-garde de la politique monétaire ces dernières années, vont se réunir cette semaine pour voir s’il est possible de poursuivre la pause conditionnelle à la lumière des récentes données sur la croissance et l’inflation. Ce sera une réunion cruciale, car les décisions de politique monétaire de la Banque du Canada ont tendance à se propager à d’autres banques centrales; elles peuvent être aussi contagieuses qu’une morsure de zombie.

Les dirigeants de la Banque de réserve d’Australie et de la Banque de réserve de l’Inde vont eux aussi se réunir. En outre, des données économiques importantes nous proviendront du Japon, notamment le produit intérieur brut (PIB) et certains indicateurs avancés, ainsi que le PIB de la zone euro, l’emploi dans la zone euro et le rapport sur l’emploi du Canada pour le mois de mai.

J’espère que les banques centrales vont jouer de prudence et que leurs économies respectives seront plus résilientes que l’inflation qui les afflige.

Rédigé en collaboration avec Tomo Kinoshita

Notes de bas de page

  • 1

    Source : U.S. Bureau of Labor Statistics, 31 mai 2023

  • 2

    Source : U.S. Bureau of Labor Statistics, 2 juin 2023

  • 3

    Source : Business Insider, « Costco customers are bypassing the beef aisle to shop for chicken and pork as a recession looms », 30 mai 2023

  • 4

    Source : Institute for Supply Management, 5 juin 2023

  • 5

    Source : London South East, « Pressure cooker », 31 mai 2023

  • 6

    Source : Caixin Media et S&P Global, 5 juin 2023

  • 7

    Source : S&P Global et Hamburg Commercial Bank, 1er juin 2023

  • 8

    Source : S&P Global et Hamburg Commercial Bank, 5 juin 2023

  • 9

    Source : Eurostat, 1er juin 2023