Marchés et économie

L'heure est aux décisions pour la Réserve fédérale américaine : faire une pause ou pas?

L'heure est aux décisions pour la Réserve fédérale américaine : faire une pause ou pas?
Points importants à retenir
Les hausses de taux reprennent
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La semaine dernière a été marquante : la Banque de réserve d'Australie et la Banque du Canada ont décidé de relever les taux après avoir décrété des pauses conditionnelles.

D'autres suivront-elles?
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Ces hausses étaient importantes car les décisions de politique monétaire des banques centrales peuvent s'avérer contagieuses et convaincre d'autres banques centrales d’en faire autant.

Que fera la Fed?
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Je persiste à croire que la Réserve fédérale américaine fera une pause conditionnelle cette semaine, mais préviendra qu’elle n’hésitera pas à procéder à d’autres hausses de taux si nécessaire.

Remarque : La Réserve fédérale américaine a décidé de faire une « pause belliciste » à sa réunion du 14 juin, décision que je qualifierais de prudente. J'analyserai ce que nous avons appris de la Fed dans le prochain numéro de la Boussole hebdomadaire des marchés.

Rendre les choses conditionnelles est un outil puissant pour les parents. Tu n’auras pas ton allocation si tu ne fais pas tes corvées. Tu ne pourras pas sortir avec tes amis si tu ne fais pas tes devoirs. En tant que mère d’une adolescente, voici ma consigne préférée : tu n’auras plus le droit de conduire la voiture si tu ne la gardes pas propre. Parfois, la voiture de notre fille a des airs de poubelle roulante et c’est tout aussi désagréable que nauséabond d’essayer de se frayer un chemin parmi les contenants de restauration rapide, l’équipement de sport, les vêtements pêle-mêle et les produits de beauté. (Le pire, ce sont les résidus liquides dans le porte-gobelet, qui semblent être un amalgame de plusieurs boissons de Starbucks de différentes saveurs saisonnières combinés chimiquement à des gouttes de chocolat chaud.) Une fois que nous avons établi les balises et fixé les conditions d’utilisation de la voiture, elle la laissait relativement propre (mais certainement pas autant que Felix Unger, personnage de Drôle de couple).

Les conditions, plus précisément les pauses conditionnelles, peuvent aussi être des outils puissants pour les banques centrales. Elles leur permettent de souffler un peu et de donner à leurs économies respectives le temps de digérer les hausses de taux sans que les conditions soient considérées comme accommodantes, ce qui pourrait entraîner un assouplissement prématuré des conditions de crédit.

Les banques centrales connaissent les dangers inhérents à un trop gros décalage entre la mise en œuvre de la politique monétaire et son impact sur l’économie. Une pause peut donner aux banques centrales le temps d’analyser les données et de réfléchir à la politique à adopter.

Elles connaissent aussi les dangers que l’inflation s’incruste. Les pauses conditionnelles leur donnent le pouvoir de procéder à d’autres hausses de taux si nécessaire. Elles envoient le message que les hausses de taux ne sont peut-être pas terminées et que les banques centrales sont vigilantes face aux risques d’inflation.  En termes simples, elles agissent comme la proverbiale épée de Damoclès suspendue au-dessus des marchés.

Exemples de pauses conditionnelles

Deux exemples récents de pauses conditionnelles sont la Banque de réserve d’Australie, qui a institué une pause conditionnelle en avril, et la Banque du Canada, qui a annoncé sa pause conditionnelle en janvier.

À mon avis, il était logique que ces pauses soient conditionnelles, vu le nombre considérable de hausses de taux qui ont été décrétées sur une période relativement brève, mais aussi compte tenu des craintes très réelles que l’inflation perdure dans le secteur tertiaire. Une pause conditionnelle peut atteindre le double objectif de gagner du temps pour analyser davantage de données et de continuer à maîtriser l’inflation et les anticipations d’inflation.

 Comme la Banque du Canada l’a expliqué en janvier : « Après la modeste hausse d’aujourd’hui, nous nous attendons à pouvoir mettre en pause les augmentations du taux directeur pendant que nous évaluerons les effets du resserrement monétaire considérable auquel nous avons déjà procédé. Pour être clair, il s'agit d'une pause conditionnelle; elle est conditionnelle à ce que les développements économiques évoluent globalement conformément à nos perspectives (Rapport sur la politique monétaire). Si nous devons intervenir davantage pour ramener l’inflation à la cible de 2 %, nous le ferons. »1

La semaine dernière a été marquante : la Banque de réserve d'Australie et la Banque du Canada ont décidé de relever les taux après avoir décrété des pauses conditionnelles. J’ai trouvé que la décision de la Banque du Canada de relever son taux directeur à 4,75 %, sommet en 22 ans, était particulièrement importante puisque le Canada a, en quelque sorte, fait office de précurseur en matière de politique monétaire. Bien que la décision de la Banque de réserve d’Australie ait été une surprise, nous savions qu’une hausse de taux de la Banque du Canada était une possibilité très réelle, étant donné que le plus récent indice des prix à la consommation a révélé que le taux d’inflation était plus élevé que prévu; or, il s’agissait d’une première augmentation mensuelle en 10 mois au Canada.

Comment la Réserve fédérale américaine va-t-elle réagir?

Les hausses de taux de la semaine dernière étaient importantes car les décisions de politique monétaire des banques centrales peuvent s'avérer contagieuses et convaincre d'autres banques centrales d’en faire autant. D’ailleurs, dans sa décision, la Banque du Canada a clairement indiqué qu’elle surveille ce que font les autres banques centrales : « Les grandes banques centrales indiquent que de nouvelles hausses de taux pourraient être nécessaires pour rétablir la stabilité des prix. »2

Je crois que tout cela a fait augmenter considérablement les probabilités que la Réserve fédérale américaine (Fed) procède à une hausse de taux cette semaine, mais je persiste à croire qu’elle va rester les bras croisés, tout en prévenant qu’elle n’hésitera pas à procéder à d’autres hausses de taux si nécessaire, ce qu’on pourrait qualifier de « pause belliciste ».

Je suis heureuse de constater que bon nombre d’entre vous sont d’accord avec cette évaluation. Dans un sondage que j’ai affiché sur LinkedIn la semaine dernière, 55 % des répondants disent s’attendre à ce que la Fed fasse une pause, tandis que 43 % croient qu’elle va relever son taux directeur à sa réunion de cette semaine.

Comment les marchés ont-ils réagi?

L’indice S&P 500 n’a pas semblé découragé par les hausses de taux en Australie et au Canada, peut-être apaisé par le nombre de premières inscriptions à l’assurance-chômage aux États-Unis la semaine dernière, qui ont augmenté pour une troisième semaine consécutive, atteignant 261 000, ce qui est largement supérieur aux attentes.3

En fait, le S&P 500 a amorcé un nouveau marché haussier la semaine dernière, en hausse de plus de 20 % par rapport à son creux de 3 577,03 points le 12 octobre 2022.4 Cependant, le nombre de titres qui ont fait avancer l’indice était limité; le redressement a été en grande partie alimenté par quelques valeurs technologiques. Cependant, je crois que cette remontée pourrait se poursuivre, étant donné que le FOMO (la peur de rater une occasion) pousse plus d’investisseurs vers les actions en ce moment, mais je crois aussi qu’il faut se méfier des obstacles à court terme étant donné l’incertitude entourant la politique monétaire de la Fed.

Il convient aussi de noter l’excellent rendement des actions japonaises. La semaine dernière, l’indice Nikkei 225 a clôturé à son plus haut niveau depuis 1990; il a fait un bond de bien plus de 20 % depuis le début de l’année.4 Ensemble, la croissance économique post-COVID plus forte que prévu au Japon et la politique monétaire toujours favorable aux marchés ont contribué à ces gains. Espérons que cela rappellera aux investisseurs qu’il y a des occasions de placement ailleurs qu’aux États-Unis.

Prochaines réunions des banques centrales

La semaine s’annonce chargée, car de nombreuses données seront rendues publiques. Cependant, un point de données sera plus important que tous les autres, à savoir l'indice des prix à la consommation américain (IPC). L'inflation est, bien sûr, une préoccupation majeure pour la Fed, et ce sera la dernière mesure avant la tenue de sa réunion.

Rappelons qu’en juin 2022, l’IPC était très élevé juste avant la réunion de la Fed et c’est l’une des raisons pour lesquelles elle avait décidé de relever les taux de 75 points de base plutôt que les 50 points de base prévus et annoncés. Je doute qu’on assiste à nouveau à un tel pivot, mais, dans ce métier, j’ai appris à ne jamais dire jamais.

Cette semaine, il y aura aussi des réunions de trois grandes banques centrales, la Fed, la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque du Japon. Celle de la Banque d’Angleterre suivra le 22 juin.

La BCE et la Banque d’Angleterre vont fort probablement procéder à une hausse de taux et la BCE devrait signaler au moins une autre hausse et la Banque d’Angleterre plus qu’une. Leurs pauses conditionnelles viendront probablement plus tard, étant donné qu’elles sont confrontées à des taux d’inflation plus élevés et qu’elles sont plus en retard sur la courbe que d’autres banques centrales comme la Banque du Canada et la Fed. L’inflation globale a chuté rapidement au Royaume-Uni et dans la zone euro, mais le risque est que l’inflation de base continue d’augmenter dans les deux pays, en particulier au Royaume-Uni.

Quant à la Banque du Japon (BdJ), il me semble assez clair que le gouverneur Kazuo Ueda ne s’inquiète pas encore de l’inflation, ce qui me porte à croire que la BdJ va laisser les taux inchangés. Il semble peu probable qu’elle modifie de quelque manière que ce soit sa politique de contrôle de la courbe des taux pour le moment, même si, encore une fois, il ne faut jamais dire jamais.

Ainsi, parmi les prochaines réunions des quatre grandes banques centrales, celle de la Fed sera la plus importante, étant donné qu’il y a plus d’incertitude. Le marché escompte une probabilité relativement faible de hausse de taux, encore moins que ceux d’entre vous qui ont participé à notre sondage sur LinkedIn.

Quelle que soit la décision sur les taux, nous aurons probablement des indications plus claires de l’orientation de la politique monétaire au cours des prochains mois. Je vais surveiller de près le résumé des projections économiques pour avoir une meilleure idée des attentes des membres de la Fed concernant le taux final et le moment où la Fed prévoit commencer à abaisser les taux.

Et, bien sûr, le moment tant attendu sera l’allocution télévisée. Le président du conseil de la Fed, Jay Powell, en profite souvent pour révéler des renseignements utiles sur les délibérations et les calculs de la Fed. Il profitera sûrement de l’occasion pour insister sur le fait que la Fed va maintenir son approche très conditionnelle en matière de politique monétaire et laisser l’épée de Damoclès suspendue au-dessus des marchés.

Rédigé en collaboration avec Arnab Das

Notes de bas de page

  • 1

    Source : Tiff Macklem, gouverneur de la Banque du Canada, Rapport sur la politique monétaire – Déclaration préliminaire à la conférence de presse, 25 janvier 2023

  • 2

    Source : Banque du Canada, déclaration du 7 juin 2023

  • 3

    Source : Bureau of Labor Statistics, 7 juin 2023

  • 4

    Source : Bloomberg L.P., 9 juin 2023