Point de vue

Le canari dans la mine d’or : repenser l’ordre mondial

Gyrophare jaune-orange sur un panneau de sécurité de chantier, installé au bord de la route

Points importants à retenir

Hausse des cours de l’or.

1

Si la hausse du cours de l’or indique une baisse de la confiance et des risques géopolitiques, elle ne signe pas la fin imminente du dollar américain en tant que devise de réserve mondiale.

Fragmentation accrue.

2

Le monde devient de plus en plus fragmenté, et les dirigeants économiques, militaires et financiers ne sont plus alignés. Les États cherchent désormais des sources alternatives de sécurité.

Diversification plus large.

3

La concentration sur un seul pays ou un seul système entraîne des risques politiques et réglementaires croissants, même lorsque les rendements restent élevés.

Vous trouverez ci-dessous un résumé des principaux enseignements tirés de notre livre blanc intitulé « Le canari dans la mine d’or : un réaménagement mondial ». Pour consulter l’analyse complète et les conclusions détaillées, vous pouvez lire le livre blanc dans son intégralité ici.

Malgré une forte croissance aux États-Unis, des marchés actions résilients et un dollar américain dominant (jusqu’à fin 2024), les cours de l’or ont continué à grimper. Loin de contredire cette vigueur, la performance de l’or reflète une inquiétude croissante quant à l’évolution du système mondial même.

Le principal argument qui sous-tend cette affirmation est simple : Le monde entre dans une période de transition structurelle sur les plans géopolitique, économique et financier. Si le système qui a façonné les marchés mondiaux pendant des décennies, marqué par la domination des États-Unis, ne disparaît pas complètement, il devient moins prévisible, moins fiable et plus contesté. Les chocs liés à l’offre et à l’inflation pourraient donc être plus fréquents.

La hausse de l’or est l’une des manifestations de ce changement : un signal indiquant que les investisseurs devraient repenser la diversification dans un monde plus fragmenté et politisé.

L’or et l’érosion de la confiance

Pendant la majeure partie de l’après-guerre, la confiance dans les devises fiduciaires, les institutions et les marchés ouverts a réduit la nécessité pour les investisseurs et les banques centrales de détenir de l’or. Mais la montée des rivalités géopolitiques, la multiplication des barrières commerciales et le recours croissant aux sanctions financières ont modifié la façon dont les investisseurs institutionnels envisagent la sécurité.

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine en 2022, et le gel consécutif des réserves de change russes, ont marqué le franchissement d’un Rubicon. Cela a montré que les actifs de réserve n’étaient pas purement financiers et qu’ils étaient sensibles au risque politique. Depuis lors, les banques centrales, en particulier dans les marchés émergents, ont intensifié leurs achats d’or. Cela a soulevé des questions quant à la position du dollar américain en tant que devise de réserve mondiale. Nous n’anticipons pas l’abandon du dollar à court terme, car aucune alternative viable n’est à ce jour en mesure de le remplacer. Toutefois, une dépendance excessive à l’égard d’un système unique ou d’un ensemble concentré de réserves apparaît aujourd’hui bien plus risquée qu’elle ne l’était ces 70 dernières années.

Les événements récents viennent confirmer cette tendance. Le conflit au Moyen-Orient, les attaques contre le transport maritime en mer Rouge, ou encore la fermeture du détroit d’Ormuz en mars 2026 illustrent les risques pesant sur l’approvisionnement énergétique et les chaînes logistiques mondiales. Après les perturbations causées par le Covid sur les chaînes logistiques, puis le choc énergétique consécutif au conflit entre la Russie et l’Ukraine, il est clair que l’économie mondiale évolue dans un contexte très fragile. Les entreprises, les ménages et les nations cherchent désormais à renforcer leur résilience, et l’un des meilleurs moyens d’y parvenir est la diversification.

Cette érosion de la confiance ne se produit pas de manière isolée. Elle reflète un changement plus large dans la façon dont le pouvoir, le leadership et la sécurité sont répartis au sein du système mondial.

Un monde sans point d’ancrage clair

Historiquement, la stabilité mondiale reposait sur une puissance dominante capable d’assurer la sécurité, de faire respecter les règles et de fournir la principale devise mondiale. Pendant une grande partie de l’après-guerre, les États-Unis ont assumé ce rôle, soutenant un système centré sur le dollar qui a favorisé des décennies de croissance mondiale. 

Aujourd’hui, les États-Unis ont clairement indiqué qu’ils n’entendaient plus jouer ce rôle de la même manière. Par ailleurs, la Chine rivalise avec les États-Unis sur le plan économique, et de plus en plus sur le plan technologique. La Russie, malgré ses fragilités économiques, reste une puissance militaire majeure. L’Europe, l’Inde et d’autres puissances intermédiaires sont ainsi incitées à renforcer leur autonomie stratégique et à assumer davantage leur propre sécurité.

Le résultat n’est pas l’émergence d’une nouvelle hégémonie, mais plutôt ce que nous qualifions de monde « non polarisé » : un monde où le leadership varie selon les enjeux et les régions. Sur le plan financier, les États-Unis dominent toujours. Sur le plan militaire, le pouvoir est partagé entre les États-Unis, la Chine et la Russie. Sur le plan technologique, les États-Unis et la Chine sont en tête, mais évoluent de plus en plus dans des sphères distinctes, les autres pays étant à la traîne. Cette fragmentation rend la coopération plus difficile, augmente le risque de tensions et de chocs d’approvisionnement, et complique la gestion des crises. Il ne s’agit pas du genre de crises auxquelles une banque centrale peut répondre en baissant les taux d’intérêt. C’est pourquoi il faut aujourd’hui repenser la construction de portefeuilles diversifiés à long terme.

Une fois de plus, les derniers événements géopolitiques mettent en évidence ces tensions. Les conflits se multiplient à travers le monde, les institutions mondiales semblent moins efficaces et les doutes se renforcent quant à la pérennité des garanties de sécurité américaines. Les marchés et les décideurs politiques s’adaptent en conséquence.

Cette situation est déterminante pour les investisseurs de tous horizons, car la fragmentation au niveau géopolitique se répercute de plus en plus sur les marchés financiers, les décisions politiques et les rendements des actifs.

La domination du dollar, mais avec des vulnérabilités croissantes

Le dollar américain reste la devise de réserve mondiale incontestée, soutenu par la profondeur de ses marchés, sa capacité d’innovation et la solidité de ses institutions. Cependant, cette domination repose sur des déficits budgétaires et extérieurs persistants. Les États-Unis alimentent la liquidité mondiale via des déséquilibres qui tendent à s’accroître au fil du temps.

De nombreux investisseurs étrangers détiennent des expositions particulièrement importantes aux actifs américains, de plus en plus concentrées sur les actions et les marchés privés. Si cette approche a permis de générer des performances solides, elle crée également une dépendance aux choix de politique économique américaine. Or, ces choix sont devenus bien moins prévisibles ces dernières années, et pas seulement sous l’administration Trump. Le recours accru aux sanctions, le renforcement du protectionnisme commercial, les subventions industrielles et les droits de douane témoignent d’une approche plus unilatérale et transactionnelle de la politique économique. L’or peut constituer, et a constitué, une sorte de couverture contre ce risque politique.

Pour les investisseurs de long terme, cela ne signifie pas la fin de la domination du dollar, mais souligne la nécessité de reconsidérer le risque de concentration, même au sein du système le plus robuste. 

L’or en tant qu’alternative partielle

C’est dans ce contexte, marqué par la domination persistante du dollar et l’augmentation des risques politiques et géopolitiques, que le rôle de l’or devient plus clair.

Malgré les fréquentes discussions sur la « dédollarisation », il n’y a pas eu de transition significative vers des monnaies de réserve alternatives. Cela s’explique en grande partie par l’absence d’une alternative unique viable comme il y en a eu lorsque la livre sterling a commencé à perdre de la vitesse après la Seconde Guerre mondiale.

L’euro pâtit d’un manque d’unité politique et budgétaire, ainsi que de marchés de capitaux moins profonds. Le renminbi chinois reste contraint par les contrôles des capitaux et, même sans cela, de nombreux pays étrangers ne feraient pas confiance au renminbi.

L’or présente l’avantage d’être un actif physique, pouvant être détenu sur le territoire national et en dehors du système financier : un atout important dans un contexte de confiance fragilisée. L’or peut coexister avec le dollar américain en tant que position importante dans les portefeuilles de réserve, mais même avec une hausse significative de sa valeur, il est encore très difficile d’imaginer que l’or puisse supplanter le dollar.

L’or ne remplace pas le dollar en tant que pilier du système, mais il offre une certaine protection dans un monde où les règles sont moins stables et où les actifs sont davantage exposés aux évolutions géopolitiques.

Repenser la diversification

La hausse de l’or agit comme un signal d’alerte indiquant un recul de la confiance mondiale. L’environnement devient plus volatil, moins prévisible, plus politique et plus fragmenté qu’auparavant. Dans ce contexte, la diversification n’est plus seulement une approche prudente : elle devient une nécessité stratégique.

Pour les fonds souverains et les investisseurs de long terme, le message n’est pas alarmiste, mais il est clair : les États-Unis et le dollar devraient rester au cœur du système financier mondial, mais la dépendance à un seul pays, une seule devise ou un seul système comporte désormais des risques accrus. L’or n’apporte pas toutes les réponses, mais il pose les bonnes questions. Une diversification plus large, tant en termes de zones géographiques que de classes d’actifs, apparaît comme une réponse plus durable.

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